Les maîtres de la sculpture de Côte d’Ivoire au Quai Branly

Cela fait bien longtemps qu’une exposition n’avait pas eu l’honneur d’un message sur mon blog (oui oh je suis rédacteur en chef et seul pigiste, alors j’ai bien le droit de fixer une ligne éditoriale un peu présomptueuse d’autant que mon lectorat oscillant entre la discrétion maladive et l’intangibilité probable ne saurait m’en faire reproche). Pour cette fois, j’ai été invité  à une visite guidée de l’exposition « Les maîtres de la sculpture de Côté d’Ivoire » ouverte depuis 2 mois (bon c’était pas encore le vernissage mais je progresse).

Avant les images, je vais me permettre, pour paraphraser la guide, de faire 2 remarques préliminaires :

  • Pas de rituel.
  • Pas que des chefs d’œuvre.

Arrivé là, on se dit, « aïe, s’ils jugent utile de préparer les esprits comme cela, c’est vraiment que ça doit être – au choix- affreux/incompréhensible/vilipendant ». Oui peut être pas vilipendant, vous avez raison. Alors j’explique, le premier point « pas de rituel » est capital pour la suite de l’exposition. Car c’est toute l’originalité de celle-ci : l’accent a été délibérément mis sur les artistes derrière les œuvres et non sur la vocation rituelle des sculptures. Cela n’a l’air de rien comme ça mais l’art africain (on dit subsaharien pour pas confondre avec d’autres) est rarement abordé sur ce point.

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En l’occurrence, un ethnologue allemand Hans Himmelheber a inauguré l’approche par les créateurs dès les années 30. Au travers de nombreux voyages, il les a interviewés et a rendu compte de leurs démarches, de leurs motivations. Ces dernières étaient pour le moins variées et gagner sa vie n’était pas la moindre des muses. Alors n’allez pas cependant croire que toutes les œuvres sont attribuées et signées, seule une partie sont vraiment associées à un auteur. Il ne faut donc pas prendre au pied de la lettre le « Maître » du titre, mais le comprendre « Le maître de la vierge aux balances », sachant qu’il s’agit parfois, d »un individu, d’un atelier, de suiveurs, etc..

Certes là, ils ont parfois des dénominations plus imagées, comme le maître des grosses mains, du nez triangulaire, le maître des masques Hulations, etc… mais sont souvent rattachés à des lieux ou au galeriste/collectionneur qui les a, le premier, révélés. Dans ce dernier cas, on perd donc un peu de vue l’artiste.

De tous ces éléments découlent aussi le fait que la totalité des œuvres présentées datent du XXème siècle, tandis que certaines ont été crées pour l’export, plus exactement pour répondre aux commandes coloniales. Conçues pour plaire à l’occidental, elles ont parfois alors un peu plus d’expressivité.

Deuxième point, ensuite il n’y a pas que des chefs d’œuvre, les maîtres n’ayant pas toujours apporté le même soin, le même art, à leur production tout au long de leur vie. Exemple :

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Après ce long en préambule, les pièces sont regroupées dans des salles dévolues à chaque groupe ethnique (Dan, Baoulé, Peuples de lagunes, etc…).

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Vous verrez des masques, des masques, des masques… et quelques statues mais surtout des masques. Parlons des masques par exemple. Ils sont toujours portés par des hommes même quand le masque est féminin. Facile à reconnaître les yeux sont alors bridés (probablement pour mimer les battements de cils langoureux) et sont ronds pour les hommes : mais dans les 2 cas,  une fois le masque en place, le porteur, forcément, il voit rien….

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Les masques sont fabriqués à partir d’une seule pièce de bois (on parle de sculpture monoxyle quand on veut montrer qu’on s’y connait) dans une essence de bois indéterminée mais tendre. Très tendre, d’ailleurs car, sur la vidéo montrant un artiste à l’ouvrage, l’opinel abat une grande part du boulot. Des herminettes sont aussi utilisées, et le ponçage se fait avec des feuilles sèches rapeuses. La teinture peut se faire avec des colorants naturelles, là encore à base de feuilles sèches, ou à la peinture industrielle si le Leroy Merlin d’Abidjan est encore ouvert.

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2 à 4 jours sont nécessaires à l’ensemble du processus.

 

Il y a quand même des sculptures, effigies plus ou moins stylisées, certaines représentant clairement des européens (probablement créées sur demande des colons d’alors), avec des proportions accentuant la tête et le cou (environ 1/3 de la hauteur totale). Malgré les apparences, les corps sont rarement nus mais couverts de bijoux, de scarifications. Les différences de styles sont plus présentes que sur les masques, il faut dire que la marge de manœuvre est un plus grande..

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Au milieu de l’exposition, une salle permet de voir, outre le processus de sculpture décrit plus haut, des exemples d’autres techniques pratiquées en Côte d’Ivoire : fonte à la cire perdue version Do-It-Yourself-avec-tes-mains, le placage d’or, le tissage. Ce dernier se pratique sur un métier à tisser à bande étroite, impressionnant par son caractère bricolo-mais-ça-marche, et exclusivement par les hommes. Cette salle tombe un peu comme un cheveu sur la soupe mais n’est pas la moins intéressante du lot.

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Avant de quitter l’exposition quelques exemples de réalisation vraiment contemporaines, entre l’ultra-réalisme et le détournement de la société de consommation occidentalisée.

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Que penser de l’exposition ? Le parti pris, axé sur l’artiste, est original mais s’essouffle assez rapidement.

D’abord on regrette de ne pas voir les racines de leur travail. En d’autres termes, on a un peu l’impression, très certainement fausse, que ces artistes sont apparus en plein milieu d’un néant créatif et hop voilà j’ai fait un masque. Une petite vitrine avec des objets plus « historiques » aurait permis de mieux resituer leurs créations dans la tradition.

En revanche, faire l’impasse sur les rituels associés me semble être une transposition forcée de notre approche occidentale contemporaine. Quel était l’objectif ? Dire qu’on peut comparer des sculptures Lobi au homard rouge de l’autre-que-je-ne-citerai-pas.  Au contraire, je pense que l’approche artiste et celle sur la destination de la production ne sont pas antagonistes et que isoler ces objets de leur « utilité » est contreproductif.

Le plus embêtant est que mis à part les artistes Dan de la première salle, et un ou deux noms dans l’avant dernière, on n’approche finalement que de très loin le créateur (avec un petit c). Les vitrines se contentent de regrouper des objets issus du même coup de couteau. Petite tromperie sur la marchandise donc.

Pour résumer, bonne idée mais aurait pu mieux faire. On ressent aussi un peu trop d’accumulation de pièces, trop-plein qui dilue le message. Un travail d’élagage aurait permis d’avoir un rythme plus constant et surtout d’éviter de ressortir en ayant eu l’impression de survoler le sujet.

 

Durée : 1 h / 1 h 30

Tarif : 9 euros

Site officiel : http://www.quaibranly.fr/fr/programmation/expositions/a-l-affiche/les-maitres-de-la-sculpture-de-cote-divoire.html

 

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